Des lettres pour la mémoire

Introduction

En écho à la mise en œuvre d’une cérémonie commémorative dans les écoles et les établissements d’enseignement scolaire de l’armistice du 11 novembre, en hommage aux « Morts pour la France », l’Historial franco-allemand met à disposition plusieurs correspondances porteuses du sacrifice des soldats français lors de la Grande Guerre.

Instauré par une loi du 2 juillet 1915, la mention « Mort pour la France » est une distinction honorifique attribuée à titre posthume par l'État français aux militaires et civils décédés par fait de guerre ou au service du pays

Le corpus se compose de 5 textes rédigés par des militaires français. Ensemble, ils permettent d’étudier cette question essentielle et centrale de la guerre : la mort. Individuellement, les textes permettent d’explorer d’autres aspects du conflit. Mis à disposition dans un cadre d’activité scolaire, ces témoignages ouvrent une nouvelle porte d’étude et de compréhension du conflit.

 

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Un homme regretté : Jean Ribière - Aspirant au 13e BCA

Jean Ribière est né à Paris le 28 décembre 1892. Après des études en mathématiques il rejoint l’armée. En 1914, il suit une formation pour devenir officier. Déployé sur le front début 1915, il est tué à l’âge de 22 ans sur les pentes du Hartmannswillerkopf.

 

8 mars 1915 – Lettre du Docteur Roustan adressée au père de l’Aspirant Jean Ribière.

« Monsieur,

Le lieutenant Engel, commandant la 5e compagnie du 13e chasseurs-alpins, vous a annoncé la mort de votre fils l’aspirant-officier Ribière, survenue le 5 mars. Comme vous savez, ce dernier est mort au champ d’honneur en brave, à la tête de sa section. Il n’a nullement souffert, car il a été frappé d’une balle en plein front. Chargé moi-même du secteur médical auquel appartenait la 5e compagnie durant ces derniers temps, je faisais popote avec les officiers de cette dernière, et c’est pour ces deux raisons que j’ai pu apprécier et connaître votre aimable fils. Je peux dire qu’il avait gagné de suite toutes les sympathies. Particulièrement estimé par son commandant de compagnie, spécialement aimé par les hommes de sa section, il est mort en laissant d’unanimes regrets. Le matin même du jour où il est tombé, je m’étais encore entretenu avec lui assez longuement avant de déjeuner. Le connaissant courageux jusqu’à la témérité, je me permettais de lui donner quelques conseils de prudence, car je savais qu’une âme d’élite comme la sienne considérait de bien haut les grands dangers qu’il courrait en conduisant sa section au front. Mais quelle belle mort, frappé en plein front, tombé face à l’ennemi ! Je me permets de vous écrire ces quelques lignes ; en voici les raisons. J’ai fait transporter immédiatement après sa mort le corps de votre fils au poste de secours. Là j’ai pris tous ses papiers, son argent, j’ai réuni le tout et j’ai joint cela à son sac tyrolien. Le lieutenant officier de détails vous adressera cela, je crois, par la caisse des dépôts et consignations. Puis nous avons décidé, les officiers de la 5e compagnie et moi-même, de faire enterrer votre fils dans un cercueil provisoire, que j’ai fait monter de la vallée. De cette façon, le corps n’étant plus à même dans la terre, vous pourrez facilement l’exhumer plus tard. […]

Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments respectueux, Docteur Roustan. »

 

Pistes à pousser depuis la lettre :

  • Les cimetières provisoires et la création des nécropoles nationales.
  • Le rôle de l’officier.
  • Le deuil des familles.

Le sacrifice de la jeunesse : Lettre de Elie Ducros, sous-lieutenant au 152e RI

Élie Ducros est mobilisé comme sous-lieutenant dans une formation sanitaire en 1914. Transféré au 152e RI, il est engagé le 21 décembre 1915 sur le Hartmannswillerkopf. Blessé, il est évacué sur un poste de secours. Attendant à l’extérieur pour recevoir des soins, il est tué par un obus. Il avait 24 ans.

 

17 décembre 1915 – Adressée à sa maman

« Ma chère Maman, Ces deux mots à la hâte, car je suis très occupé ces jours-ci, nous allons attaquer les Boches dans quelques jours, aussi nous faisons des parallèles de départ, je t’expliquerai ce que c’est plus tard, pour le moment je te demande simplement de me préparer un lit dans ton hôpital, car il pourrait bien se faire que je sois amoché, le Vieil Armand est un mangeur d’hommes. Pour le moment, santé toujours très bonne, et je souhaite qu’il en soit de même pour toi et pour Gaby. Bien des choses de ma part à monsieur Gagniès. Embrasse bien Gaby pour moi, et reçois les bons baisers de ton fils.

Signé E. Ducros

Ne te fais toujours pas de bile pour moi, si je tombe c’est pour la France. »

 

Pistes à pousser depuis la lettre :

  • Le système de tranchées.
  • Développer les affrontements sur le Hartmannswillerkopf en 1915.
  • Les surnoms du Hartmannswillerkopf.
  • La mention « Mort pour la France ».

L’épreuve des Poilus de 1914 - Lettre de Ferdinand Belmont, capitaine au 11e BCA

Ferdinand Belmont est né le 13 août 1890 à Lyon. Capitaine en décembre 1915, il commande la 6e compagnie du 11e BCA sur le Hirtzenstein. Le 28 décembre 1915, il est blessé mortellement par un éclat d’obus.

 

30 juillet 1915 – Adressée à ses parents

« Je vous écris du fond du boyau où nous sommes depuis hier soir ; et dans la petite niche où je suis tant bien que mal installé, il pleut par intermittence du gravier ou de la pierre. En aurons-nous remué de cette terre sablonneuse et rougeâtres des Vosges qui semble n’être que la poussière de ses vieilles roches usées ! La journée d’hier marquera dans la campagne déjà si riche en aventures de notre bataillon ; elle marquera malheureusement comme une des plus sanglantes et des plus tristes. […] La partie a été dure, très dure même. Les Boches, qu’on taquine depuis huit jours ici, ont fait venir pour nous arrêter leurs meilleurs troupes (des chasseurs de la Garde, s’il vous plaît !) et de gros approvisionnement en munitions. […] Les pertes ont été lourdes. […] La tâche du troupier, dans cette guerre industrielle et immense, est mille fois plus ingrate que celle du soldat de Xénophon, de César ou de Turenne ; elle est plus désintéressée, donc plus méritoire et avec de bien plus grands risques. C’est là, il me semble, la vraie auréole du poilu de 1914 : c’est le sacrifice qui la lui donne. C’est le même esprit, mais inspiré par une foi différente, que celui qui animait les martyrs. Vraiment j’éprouve souvent pour mes hommes une admiration profonde en considérant le mérite qu’ils ont à mener sans se plaindre, loin de leurs foyers et de leurs familles, cette existence humble, effacée, presque impersonnelle, à accepter sans révolte et même avec bonne humeur d’être les véritables instruments de la victoire tout en restant dans l’ombre et dans l’oubli… »

 

Pistes à pousser depuis la lettre :

  • Vivre dans les tranchées.
  • Relation historique entre les soldats des guerres passées et les poilus de 1914.
  • Entrainé par l’esprit de groupe – l’Union sacré des combattants.

Mourir pour une cause - Lettre de Georges Roy, sous-lieutenant au 30e BCA

Georges Roy voit le jour le 25 août 1884 à Remiremont. Engagé volontaire à 20 ans, il rentre en guerre comme lieutenant au 30e bataillon de chasseurs alpins. Il est blessé mortellement le 2 septembre 1914 sur les dessus du village du Bonhomme.

 

4 août 1914 – Adressée à son père

« Mon cher papa.

Je n’ai jamais osé de peur de rappeler les idiots qui, il y a 44 ans, criaient « à Berlin », je n’ai pas osé laisser déborder ma joie dans le télégramme que je t’ai adressé ce matin. Mais maintenant que personne d’autre que vous ne verra ma lettre, je peux me laisser aller à dire combien je suis heureux. Depuis toujours j’ai ardemment désiré la guerre, la guerre avec les Teutons et je n’ai vécu que pour cela aussi aurais-je été profondément navré si l’Italie avait bougé. […] Beaucoup n’osaient plus en parler, c’était un peu mal porté mais maintenant ça m’a l’air d’être revenu tout à fait à la mode. […] Tous ceux qui nous croyaient un peuple complètement pourri doivent être plutôt stupéfaits. J’ai la ferme conviction que l’issue nous sera favorable, la façon merveilleuse dont s’exécute la mobilisation à l’heure qu’il est est de très bon augure. Evidemment il y aura quelques morts et blessés, ça s’est toujours vu jusqu’à présent dans toutes les guerres. Pour ma part je ne voudrais pas y rester avant d’être en rentré en Alsace. Je m’en voudrais de mourir avant de m’être ressenti chez moi dans ce pays où j’ai toujours souffert de voir les étrangers régner en maîtres. […] »

 

Pistes à pousser depuis la lettre :

  • Contextualiser avec la guerre de 1870.
  • Engagement militaire de l’Italie entre 1914 et 1915
  • La Mobilisation générale
  • L’importance de l’Alsace et de la Lorraine dans la guerre.

Le courage face au deuil - Lettre de Robert Dubarle, capitaine du 68e BCA

Robert Dubarle est originaire de Tullins, en Isère. Député au moment de la déclaration de guerre, il est mobilisé comme officier de réserve au 68e BCA. Surnommé « Le Bayard du 68 » par son colonel, il est tué en se portant à l’attaque le 15 juin 1915 devant Metzeral. Il avait 34 ans.

 

4 juin 1915 – Adressée à la fiancée du lieutenant Georges Chatelet

« Je n’étais pas le capitaine de votre fiancé, car je commande la 8e compagnie ; mais j’étais son ami intime. Qui d’ailleurs n’aurait pas aimé cette nature chaude et vibrante, ce camarade incomparable, cet officier héroïque. Durant ces dix mois de guerre, jamais il n’a eu une minute de défaillance. Pour tous ceux qui le connaissait, il était un exemple, un foyer de force et de réconfort. Pour moi qui le connaissais mieux encore, j’avais pu apprécier la délicatesse de ce cœur charmant, la bonté profonde d’une nature qui s’oubliait constamment pour ne songer qu’aux autres. Au matin de sa mort, j’avais causé intimement durant quelques minutes avec lui. Vous avez eu sa dernière pensée, le dernier battement de ce cœur tendre et généreux. […] Dans tout le bataillon c’est pour nous une consternation que de perdre cet ami exquis et intrépide. Pour ses chasseurs, ce fut une douleur simple, profondément émouvante. Tous ces bons et rudes visages étaient inondés de larmes, et la douleur de tous a fait au cher héros mort pour la France la plus belle des funérailles. Que vous dire de plus Mademoiselle ? Votre douleur est de celles que rien ne peut consoler ; je la comprends, je la partage, d’autant mieux que j’aimais Georges d’une affection fraternelle et que j’ai été moi-même cruellement frappé depuis trois mois en perdant un frère que j’adorais et mon beau-frère. Tâchons de faire notre sacrifice à la France, et de nous unir à nos morts en ayant vis-à-vis de la douleur un courage égal à celui qu’ils ont eu en face du péril. Ne les plaignons pas ; leur sort est le meilleur. Puissent tant de sacrifices et de sang sauver notre patrie. »

 

Pistes à pousser depuis la lettre :

  • Vivre au milieu de la mort.

Résignation - Témoignage de Charles Bastien, maréchal-des-logis au 12e RAC

Charles Bastien est né le 22 octobre 1892 à La Voivre, dans les Vosges. Mobilisé dans l’artillerie de campagne, il côtoie à de nombreuses reprises la mort. Il survit au conflit et décède en 1964.

 

30 juin 1915 – Note dans son carnet personnel

« Je remonte le 20 aux avant-trains, à mon grand regret. Car mes réservistes sont bien plus hommes, ils souffrent de ceux qu’ils voient souffrir. Ils ont le sens plus exact de la vie. Notre vie ! Que devient-elle depuis ? La monotonie, le rire, l’abrutissement près du tombeau. Nous sommes trop loin de celui-ci. Il faudrait rappeler à ces hommes qui s’amusent, la grandeur du sacrifice qui se consomme à côté. Notre vie n’est plus à nous, elle est à Dieu, pour le salut de ceux qui suivent. Artilleurs, nous devrions nous taire, saluer et aider de notre cœur et de nos âmes, ceux qui touchent du doigt toutes les souffrances, et qui vivent chaque jour le calice d’amertume. Nous ne sommes plus des combattants. Notre vie n’est plus qu’une banalité auprès de l’œuvre de nos fantassins. C’est le moment de se taire, de les admirer. C’est ce que je fais. On demande trop à un seul et pas assez aux autres. Ah ! si tout le monde portait sa croix, sa part égale de calamités. Mais dans la vie d’aujourd’hui, comme dans l’ancienne, il y a les victimes, qui seront les élus et ceux qu’on vit veinards et qui ont le bon côté, mais si peu de mérite. Et combien s’en rendent compte ? Une pensée à mes parents, à mon oncle. A dieu à tous ceux qui sont tombés et que je rejoindrais peut-être demain, avec joie ! A dieu vat ! »

 

Pistes à pousser depuis la lettre :

  • Les relations entre l’artillerie et l’infanterie.
  • La fracture sociale entre les combattants et l’arrière.